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Le français aux États-Unis : une histoire bien plus grande qu’on ne le pense

Edward Penfield, artist. Farmer consulting farmer's almanac 1884-1925 Library of Congress.
Edward Penfield, artist. Farmer consulting farmer's almanac 1884-1925 Library of Congress.

Il est tout à fait normal de penser au Québec lorsqu’on parle du français en Amérique du Nord. Mais saviez-vous que le français est aussi très présent aux États-Unis?


Et quand je dis « présent », je ne parle pas seulement de quelques personnes qui parlent français à la maison ou de touristes français de passage.


Je parle d’une histoire qui remonte à plusieurs siècles, de communautés entières, de journaux, d’écoles, d’associations, de traditions, de cultures différentes… et, bien sûr, de centaines de milliers de Canadiens français qui ont traversé la frontière à la recherche d’une vie meilleure.


Alors, si ça vous dit de faire un petit voyage à travers les États-Unis — sans quitter votre fauteuil — venez avec nous.


Vous allez peut-être être surpris.


D’abord, un chiffre qui mérite qu’on s’arrête

Commençons par quelque chose de très concret.


Selon les données du recensement américain, environ 1,2 million de personnes âgées de 5 ans et plus déclaraient parler français à la maison aux États-Unis en 2022.

Mais attention : ce chiffre ne raconte pas toute l’histoire.


Le recensement américain mesure notamment la langue parlée à la maison. Il ne nous permet donc pas de compter toutes les personnes qui parlent français au travail, à l’école, dans leur famille élargie, dans une association ou simplement parce qu’elles l’ont appris.

Le Centre de la francophonie des Amériques estime ainsi qu’en incluant notamment les personnes qui apprennent le français et les créolophones, près de 3,5 millions de personnes parlent français aux États-Unis.


Et voici une distinction que j’ai trouvée particulièrement intéressante :

Parler français et avoir des ancêtres français, ce n’est pas la même chose.

En 2024, plus de 6,1 millions d’Américains déclaraient une ascendance française, tandis qu’environ 1,6 million déclaraient une ascendance canadienne-française.


Autrement dit, l’histoire française aux États-Unis est beaucoup plus grande que le nombre de personnes qui parlent encore français aujourd’hui.

Et c’est justement là que ça devient intéressant.


Une histoire qui commence bien avant nous

Pour comprendre pourquoi le français est encore présent aux États-Unis aujourd’hui, il faut remonter beaucoup plus loin que l’époque des Canadiens français en Nouvelle-Angleterre.

L’histoire commence il y a plusieurs siècles, avec les premiers explorateurs français en Amérique du Nord.

Samuel de Champlain explore notamment la région qui deviendra le Vermont, tandis que les Français explorent progressivement la vallée du Mississippi jusqu’à la Louisiane.

Puis, l’histoire prend plusieurs directions.

Des Français arrivent directement de France.

Des Acadiens sont déportés au XVIIIe siècle et certains se retrouvent en Nouvelle-Angleterre.

La Louisiane développe sa propre culture francophone.

Et beaucoup plus tard, une immense migration de Canadiens français va changer profondément le visage de plusieurs États américains.

Et là, chers lecteurs québécois, nous entrons directement dans notre propre histoire.


Quand les Québécois ont traversé la frontière

Entre 1840 et 1930, près d’un million de Canadiens français quittent le Canada français pour la Nouvelle-Angleterre.


Pourquoi?

Principalement pour des raisons économiques.

Le Québec rural est pauvre, les familles sont nombreuses et les possibilités de travail sont limitées. De l’autre côté de la frontière, les usines de textile et les industries de la Nouvelle-Angleterre recherchent de la main-d’œuvre.


Alors des familles entières partent.

Maine.

New Hampshire.

Vermont.

Massachusetts.

Rhode Island.

Connecticut.

Et quelque chose de remarquable se produit.

Ils ne partent pas seuls avec une valise.


Ils apportent leur langue, leur religion, leurs traditions, leurs journaux, leurs commerces et leur façon de vivre.


Dans plusieurs villes apparaissent alors ce que l’on appelle les « petits Canada ».

Des quartiers où l’on peut vivre en français, aller à l’église en français, faire ses achats en français, lire un journal français et rencontrer des voisins qui viennent, comme soi, du Québec.


Le Centre de la francophonie des Amériques rappelle que près d’un million de Canadiens français ont ainsi contribué à maintenir une identité culturelle forte dans ces communautés.

Et voici quelque chose qui m’a particulièrement frappé.


La " Library of Congress " explique que plusieurs Canadiens français de cette époque ne voyaient pas nécessairement leur départ comme un abandon de leur pays. Certains parlaient plutôt d’un « agrandissement de la patrie ».


Je trouve cette expression extraordinaire.

Parce qu’elle nous aide à comprendre l’état d’esprit de ces Québécois.

Ils allaient travailler aux États-Unis.

Mais ils ne partaient pas nécessairement en laissant leur identité derrière eux.

Ils apportaient le Québec avec eux.


Et ils ont même créé leur propre presse

Vous voulez une autre preuve de l’importance de ces communautés?

Les journaux.


La Library of Congress a documenté l’histoire de la presse franco-américaine et rapporte qu’entre 1780 et 1987, près de 500 journaux français ont été publiés aux États-Unis.

Et parmi eux, plus de 330 ont été publiés en Nouvelle-Angleterre par des immigrants québécois.

May 14th edition of the Courier de Boston, showing George Washington's inaugural address in both French and English.
May 14th edition of the Courier de Boston, showing George Washington's inaugural address in both French and English.

Imaginez ça.

Des communautés de travailleurs québécois, installées aux États-Unis, qui créent leurs propres journaux en français pour rester informées, maintenir leurs liens et faire vivre leur culture.


Le français n’était donc pas simplement une langue parlée dans la cuisine familiale.

Il existait dans la vie publique.

Dans les journaux.

Dans les commerces.

Dans les institutions.

Dans les quartiers.

Et pendant longtemps, dans toute une partie de la Nouvelle-Angleterre, il faisait partie du quotidien.


La Library of Congress possède d'ailleurs aujourd’hui une importante collection de cette presse franco-américaine, véritable mémoire d’une communauté qui a profondément marqué l’histoire des États-Unis.


La Nouvelle-Angleterre : il reste encore des traces

Aujourd’hui, le paysage a évidemment changé.


L’assimilation et les générations successives ont fait reculer l’usage quotidien du français.

Mais certaines villes portent encore cette histoire.

Lewiston et Auburn, au Maine.

Biddeford, au Maine.

Manchester, au New Hampshire.


Le français y a laissé une empreinte qui ne disparaît pas simplement parce que les statistiques ont diminué.

Et la francophonie de la Nouvelle-Angleterre n’est d’ailleurs plus uniquement franco-canadienne.

Elle comprend aujourd’hui des communautés franco-américaines, acadiennes, haïtiennes et africaines, auxquelles s’ajoutent de nouvelles populations francophones venues notamment d’Europe.


Le français américain n’est donc pas une histoire figée.

Il évolue.


Et puis il y a la Louisiane…

Si vous pensiez que le français aux États-Unis se résumait aux descendants de Québécois en Nouvelle-Angleterre, vous êtes loin du compte.


Prenons maintenant la direction du sud.

La Louisiane possède une histoire francophone complètement différente.

Le français y a été profondément enraciné pendant des siècles et a donné naissance à plusieurs réalités linguistiques et culturelles.

Le français louisianais, le français cadien et le créole louisianais font partie de cette histoire complexe.


Et là encore, le français n’est pas simplement un souvenir dans un musée.

Le Conseil pour le développement du français en Louisiane (CODOFIL) travaille encore aujourd’hui à soutenir et à promouvoir la langue française et les cultures francophones en Louisiane, notamment par l’éducation, les programmes culturels, les échanges et les partenariats internationaux.


La Louisiane nous rappelle donc quelque chose d'important :

Il n'existe pas un seul « français américain ».

Il existe plusieurs histoires francophones aux États-Unis.


Et aujourd’hui, qui parle encore français?

C’est ici que les choses deviennent particulièrement intéressantes.


La francophonie américaine actuelle est beaucoup plus diverse que celle des XIXe et XXe siècles.

On y trouve les descendants des Canadiens français et des Acadiens.

Les communautés haïtiennes.

Des communautés africaines francophones.

Des immigrants venus de France, de Belgique, de Suisse et d’autres pays francophones.

Et puis il y a les Américains qui ont simplement choisi d’apprendre le français.

Et ils sont nombreux.


La Fédération des Alliances Françaises USA représente aujourd’hui plus de 100 Alliances Françaises à travers le pays et indique un réseau de plus de 24 000 étudiants. Ces organismes ne font pas que donner des cours de français : ils organisent des activités culturelles, des projections de films, des rencontres littéraires, des événements et des échanges.


Autrement dit :

Le français aux États-Unis n’est pas seulement un héritage.

Il est aussi une langue que des Américains choisissent encore aujourd’hui d’apprendre, de pratiquer et de faire vivre.


Et la Floride dans tout ça?

Bon…

Vous saviez bien qu’on allait finir par arriver ici. 😊


La Floride possède aujourd’hui une présence francophone particulièrement intéressante.


Le Centre de la francophonie des Amériques décrit notamment la Floride comme un pôle francophone dynamique.


Dans les comtés de Miami-Dade et de Broward, une partie importante de cette francophonie est liée à la communauté haïtienne.

Dans Miami-Dade, le Centre rapporte que 4,86 % de la population parle français à la maison.


Mais il y a évidemment une autre réalité que nous connaissons beaucoup mieux.

Les Québécois.


Chaque hiver, environ 1,2 million de Québécoises et Québécois séjournent en Floride, selon le Centre de la francophonie des Amériques.


Et contrairement aux Canadiens français qui traversaient la frontière au XIXe siècle pour aller travailler dans les usines de la Nouvelle-Angleterre…

nos Québécois modernes traversent la frontière pour échapper à l’hiver.

La motivation a changé.

La langue, elle, est toujours là.


Floribec : quand le Québec s'est installé sous les tropiques

Et c’est ici qu’un phénomène particulièrement québécois apparaît.


À partir du milieu du XXe siècle, certaines régions du sud-est de la Floride deviennent des lieux de rassemblement pour les Québécois.

Restaurants.

Motels.

Commerces.

Journaux.

Services.

Rencontres.

Et pendant plusieurs décennies, certains secteurs de Hollywood, Hallandale et des environs prennent un véritable petit air de Québec.

On donnera même un nom à ce phénomène :

Floribec.


Nous avons d’ailleurs raconté cette histoire dans une série d’articles consacrés à Floribec, que vous pouvez découvrir ici: https://www.quebecenfloride.com/blog/categories/floribec


Nous n’allons donc pas refaire ici l’histoire de Floribec.


Mais elle mérite sa place dans cet article pour une raison simple :

elle démontre encore une fois que les Québécois n’ont jamais simplement voyagé avec leurs valises.

Ils voyagent aussi avec leur langue, leurs habitudes, leur culture et leur façon de créer une communauté.

Et peut-être que c’est justement ce qui nous relie aux Canadiens français de la Nouvelle-Angleterre.

Les contextes sont complètement différents.

Les époques aussi.

Mais il existe un fil conducteur.


Une francophonie qui change, mais qui ne disparaît pas

Lorsque l’on regarde l’ensemble de cette histoire, quelque chose devient évident.


Le français aux États-Unis n’a jamais été une seule communauté.

Il y a eu les premiers Français.

Les Acadiens.

Les Canadiens français.

Les Franco-Américains.

Les Cadiens.

Les Créoles.

Les Haïtiens.

Les immigrants francophones venus d’Afrique et d’Europe.

Et aujourd’hui, il y a aussi tous ceux qui apprennent le français parce qu’ils aiment la langue et la culture francophones.

Certaines communautés ont diminué.

Certaines ont perdu une grande partie de leur français quotidien.

D’autres se sont transformées.

Et certaines continuent de grandir.

Mais le français est toujours là.

Dans les familles.

Dans les écoles.

Dans les associations.

Dans les livres et les films.

Dans les festivals.

Dans les institutions.

Et, oui… dans les rues de certaines régions des États-Unis.


Et c’est là que le Centre de la francophonie des Amériques devient intéressant

Et lorsqu’on parle de la francophonie dans les Amériques, il est difficile de ne pas mentionner le Centre de la francophonie des Amériques, qui joue un rôle important pour créer des liens entre les différentes communautés francophones du continent.


Son rôle est précisément de créer des liens entre les différentes communautés francophones et francophiles des Amériques.

Et lorsqu’on regarde leur travail, on réalise quelque chose d’assez extraordinaire.

La francophonie ne s’arrête pas à la frontière du Québec.

Elle ne s’arrête pas non plus à celle du Canada.

Elle traverse le continent.

Elle prend des formes différentes selon les endroits.

Elle change avec les générations.

Elle accueille de nouvelles populations.

Mais elle continue de créer des liens.


C’est probablement l’une des choses que nous, Québécois, oublions parfois.

Nous sommes une petite population francophone dans un immense environnement nord-américain anglophone.


Et pourtant, depuis des générations, le français voyage bien au-delà des frontières du Québec.


Les Canadiens français l’ont transporté jusque dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre.

D’autres francophones l’ont fait vivre en Louisiane.


Les communautés haïtiennes l’ont apporté et continuent de le faire vivre ailleurs.

Les immigrants francophones continuent de l’enrichir.

Et nous?

Eh bien…

Nous continuons de l’emmener en Floride chaque hiver.


Finalement, le français est peut-être beaucoup plus présent qu’on ne le pense

Alors, la prochaine fois que vous traverserez la frontière américaine, prenez peut-être quelques minutes pour regarder autour de vous.


Un nom de ville.

Une vieille église.

Un ancien quartier industriel.

Une plaque historique.

Un festival.

Une association.

Une école.

Un restaurant.

Vous pourriez découvrir une petite trace d’une histoire que vous ne soupçonniez pas.

Et peut-être vous dire :

« Tiens… il y a du Québec là-dedans. »


Parce que l’histoire du français aux États-Unis n’est pas seulement l’histoire de Français, d’Acadiens, de Cadiens, d’Haïtiens ou d’autres communautés francophones.


C’est aussi, et de façon très importante, une partie de notre propre histoire québécoise.

Et personnellement, je trouve assez extraordinaire de constater que des générations après que des Canadiens français aient traversé la frontière pour chercher une vie meilleure…

leur langue et leur culture sont encore là.

Pas partout.

Pas de la même façon.

Mais elles sont là.


Et ça, je trouve que ça mérite qu’on s’y attarde un peu.


Pour aller plus loin

Centre de la francophonie des Amériques Un excellent point de départ pour découvrir la francophonie partout sur le continent. https://francophoniedesameriques.com/


Library of Congress – French-American Periodicals Une fascinante collection consacrée à l’histoire de la presse française et franco-américaine aux États-Unis. Découvrir ici


Federation of Alliances Françaises USA Pour découvrir les nombreuses communautés francophones et francophiles actives aujourd’hui à travers les États-Unis. https://www.afusa.org/


Et bien sûr, notre série sur Floribec https://www.quebecenfloride.com/blog/categories/floribec

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