REGARDS D’EXPERT
- I. KAEDBEY
- il y a 21 heures
- 6 min de lecture
Le Floribec vu par le professeur Rémy Tremblay
Pour conclure notre dossier spécial sur le Floribec, nous avons invité le professeur et géographe Rémy Tremblay à partager son regard sur l'histoire, l'évolution et l'héritage de cette communauté unique des Québécois en Floride. |

Le professeur et géographe Rémy Tremblay est professeur à la TÉLUQ – Université du Québec. Depuis de nombreuses années, il consacre une partie importante de ses recherches au phénomène du Floribec, aux communautés québécoises en Floride ainsi qu'à la migration saisonnière des snowbirds québécois.
Nous le remercions chaleureusement d'avoir accepté de répondre aux questions de Québec en Floride et de partager avec nos lecteurs son expertise sur ce sujet qui a marqué plusieurs générations de Québécois.
1. Comment définiriez-vous le phénomène Floribec? Selon vous, qu'est-ce qui le rendait unique dans l'histoire des Québécois en Floride (voire l'histoire du Québec en général)?
Contrairement à la vague d’immigration canadienne-française vers la Nouvelle-Angleterre vers la fin du 19e siècle, celle des Québécois vers la communauté ethnotouristique de Floribec (que je définis spatialement ici comme étant le secteur situé entre l’océan Atlantique, les boulevards Hollywood et Dania et la route Federal), était essentiellement issue d’une migration volontaire et dépendante des touristes québécois y séjournant quelques jours ou pendant la saison hivernale.Encore plus que le phénomène touristique québécois d’Old Orchard, Maine, fréquenté pendant l’été, Floribec occupe une place importante dans l’imaginaire culturel québécois. De la fin des années 1960 jusqu’au début des années 2000 environ, pour les Québécois, le « Sud » signifiait la région métropolitaine de Miami, principalement de Surfside à Fort Lauderdale. De plus, la culture populaire en était imprégnée à travers la publicité, le cinéma, la littérature, etc.
2. Quels facteurs ont le plus contribué à son essor, particulièrement durant les années 1970 à 1990?
La Révolution tranquille a grandement contribué à l’essor de Floribec puisque les Québécois bénéficiaient dorénavant de plus de temps libre et qu’ils étaient permis de s’ouvrir sur le monde. C’est aussi pendant cette période que le tourisme de masse s’offrait aux Québécois grâce, entre autres à l’arrivée de gros porteurs comme le Boeing 747.Une autre raison qui a contribué à la concentration de touristes québécois dans certaines enclaves de la région de Miami (d’abord à Surfside et Sunny Isles puis Hollywood/Dania, où Floribec) est l’insécurité linguistique considérable de ces derniers, dont la maitrise de la langue anglaise était assez limitée. Ceci les incita à se tenir entre eux dans un nombre limité de motels, et de s’entraider pour faire des courses, etc.À cette période, les Québécois étaient moins scolarisés et peu bilingues. Ainsi, ces îlots touristiques québécois se voulaient des refuges culturellement sécurisants puisque les touristes du Québec qui les fréquentaient avaient peu de contacts avec l’Autre.
3. Quels lieux, commerces ou caractéristiques représentent, à vos yeux, le mieux l'esprit du Floribec de cette époque?
Les nombreux restaurants à l’intersection de la rue Johnson et du Broadwalk, tels que le Frenchies’ café (avant sa démolition), la Gaspésienne, etc. La concentration de touristes québécois qui s’y trouvaient, jour et nuit, était l’âme, le cœur de Floribec, comme communauté, pendant environ huit mois par année pendant les années 1980 et 1990. Lieu de rendez-vous incontournable, ici, on assistait à la réussite complète de l’extension du Québec en Floride.Le dépanneur Lucky 7 sur le boulevard Dania, dans les années 1990, était un incontournable pour les hivernants et touristes de longue durée. Une longue file de cartes d’affaires d’entrepreneurs québécois ayant immigré dans le secteur à l’intérieur ou près de Floribec prenaient place sur le comptoir de cette épicerie. On y trouvait aussi les produits alimentaires chers aux Québécois : farine grillée, produits de marque Catelli, journaux et magazines du Québec, etc. Le propriétaire possédait une connaissance très étendue de la communauté.
4. Quelle importance accordez-vous au sentiment d'appartenance et aux liens sociaux qui se développaient au sein de cette communauté?
Le sentiment d’appartenance et les liens sociaux étaient fondamentaux et à la source de la mise en place et de l’évolution de la communauté floribécoise, de sa concentration spatiale, de sa survie et de son déclin.
5. Selon vous, quels sont les principaux facteurs qui expliquent la transformation progressive du Floribec au cours des dernières décennies?
Il s’agit d’un phénomène générationnel puisque Floribec ne répond pas aux aspirations des générations plus jeunes, qui elles, préfèrent d’autres destinations, souvent moins dispendieuses. Ils sont plus scolarisés, ils ressentent moins le besoin de se rassembler entre eux, et sont plus ouverts sur le monde.
6. Parmi ces facteurs, lesquels ont eu l'influence la plus durable, et pourquoi?
Les facteurs énumérés au point 5 ont tous contribué également à la longévité de la communauté floribécoise de Hollywood/Dania.
7. Quel rôle Internet, les réseaux sociaux et les plateformes d'information en ligne ont-ils joué dans cette transformation?
Très minime si l’on considère que Floribec est une communauté spatialement concentrée dans l’espace (Hollywood/Dania). Importante depuis la quasi-disparition de cette communauté ethnotouristique puisque que la Floride ne compte plus de rassemblement spatiaux. Les Québécois, comme les autres touristes, fréquentent divers lieux en Floride selon leurs habitudes de voyage (Disney, etc.). Ces modes de communication témoignent, en partie, de la décentralisation des touristes québécois en Floride. La génération des amants de Floribec se fait plus vieille (70 ans et plus) et les générations plus jeunes ne cherchent pas ce genre d’expérience.
8. Diriez-vous que les communautés virtuelles d'aujourd'hui (sites Web, groupes Facebook, médias sociaux, etc.) remplissent en partie le rôle que jouaient autrefois les lieux de rencontre traditionnels du Floribec?
Non. Je ne crois pas que l’on puisse reproduire virtuellement les soirées animées du Frenchie’s Café lorsqu’il se situait sur le Broadwalk, les spectacles d’artistes québécois dans les motels de Sunny Isles, ou l’atmosphère festive des nombreux Québécois qui se rassemblaient près de la scène à l’intersection de la Johnson et du Broadwalk.
9. Le Floribec vous semble-t-il davantage s'être transformé que disparu? Si oui, de quelle manière?
Selon moi, il a disparu. Quiconque a vécu les heures de gloire de ce phénomène culturel québécois des années 1960 jusqu’aux années 1990 pourra en témoigner. Certes, il y a des Québécois qui fréquentent les motels (moins nombreux à la suite aux démolitions) et les parcs de maisons mobiles (plusieurs remplacés par des bretelles d’autoroutes ou autres), mais les services et commerces tenus par des Québécois et pour des Québécois sont très peu nombreux. Une simple promenade sur le Broadwalk suffit pour en témoigner.
10. Comment voyez-vous l'évolution de la présence québécoise en Floride au cours des prochaines années? Quels changements ou tendances vous paraissent les plus significatifs?
Le réaménagement urbain de Hollywood et de Dania (démolition des petits motels, de tout le côté sud de la Jonston pour faire place à l’hôtel Margarita) a grandement contribué au déclin de Floribec, grâce, entre autres, à la profonde volonté politique locale d’y déloger les touristes québécois nuisibles à la réputation de la région et peu lucratifs vu le peu qu’ils rapportaient en impôts fonciers.Depuis les années 1990, les nouvelles destinations bon marché, facilement accessibles via des vols directs de Montréal et de Québec, telles que Cuba, la République dominicaine et le Mexique, associé au fait que Floribec ne corresponde plus aux aspirations touristiques des générations plus jeunes, ne me permettent pas de croire à un retour aux heures de gloire de cette communauté ni à ce qui en reste.Néanmoins, Floribec est une page d’histoire fascinante de la culture populaire du Québec, et un phénomène touristique très riche pour tout chercheur qui s’intéresse au tourisme résidentiel dans le monde, au même titre que les Britanniques à Benidorm, dans le sud-est de l’Espagne.
Pour en savoir plus : TREMBLAY, Rémy (2018) Floribec en textes. Vie et mort du petit Québec de la Floride. Paris : L’Harmattan. TREMBLAY, Rémy (2013) Ma passion pour Floribec. De touriste à chercheur. Rabasca. Revue d’ethnologie de l’Amérique française. 11. TREMBLAY, Rémy (2006) Floribec. Espace et communauté. Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa. Documentaire Le dernier motel. |
Note de la rédaction
Les réponses publiées dans cette entrevue sont celles fournies par le professeur Rémy Tremblay. Elles sont reproduites avec son autorisation. Seule la mise en page a été adaptée afin d'en faciliter la lecture sur le site Québec en Floride.
Toute l'équipe de Québec en Floride remercie chaleureusement le professeur Rémy Tremblay pour sa disponibilité, sa confiance et sa précieuse contribution à notre dossier spécial consacré au Floribec.


Commentaires